Quand je serai vieux, j’aimerais écrire sur mon enfance


Emmanuel Carrère est l’un des écrivains contemporains les plus importants. A l’occasion du Prix Naples, il a parlé à Fanpage du Yoga, de la Vérité, de la Littérature et des élections françaises.

Avant de répondre à toute question Emmanuel Carrère prend quelques secondes, réfléchit à la question et/ou à la réponse puis se met à parler. C’est une des choses qui m’a frappé en interviewant l’écrivain français, quelque chose qui n’est pas fréquent, du moins dans mon expérience personnelle, même pour ceux qui travaillent avec des mots, les choisir, les sélectionner, les supprimer, les ajouter. Carrère – arrivé en Italie grâce à la victoire du Prix international du Prix de Naples -, en revanche, prend le temps de la réflexion. Un espace que l’on retrouve aussi dans ses livres, où l’ego de l’écrivain est prédominant, et dans le Yoga il est tellement englobant. Ecrivain culte, auteur qui après un début dans le roman pur s’est taillé – à partir de son livre le plus connu, « L’adversaire » – un chemin dans la non-fiction, marquant son rythme et devenant l’un des écrivains dont ils sont les nouvelles parutions événements réels.

A un certain moment du Yoga il raconte de vieilles anecdotes familiales, se justifiant auprès du lecteur en expliquant qu’il écrit aussi pour sauver des détails précieux. Pour quoi d’autre écrivez-vous ?

Non seulement pour sauver des souvenirs, je dirais plutôt pour essayer d’acquérir de ma propre vie, de mon expérience de ce que je sais du monde, une vision légèrement supérieure, et par haut je ne veux pas dire noble. Vous savez, en anglais il y a cette expression : penser « out of the box » ou essayer d’être un peu plus out of the box, même si on n’y arrive pas beaucoup, on reste souvent dans la boite, dans les schémas, pourtant je avoir l’impression d’écrire un peu pour ça. Et ce n’est pas une curiosité individuelle, cela ne concerne pas seulement ma vie mais les personnes avec qui je partage une expérience commune comme l’âge par exemple. Bref, c’est essayer de comprendre un peu plus que nous sommes des êtres humains à partir de l’endroit où nous sommes et de cette peau d’êtres humains dans laquelle nous nous trouvons.

Pietro Castellitto : « Je n’ai pas raison, mais quand tu écris, tu n’es pas obligé d’avoir des positions rigides »

« Devenir un écrivain original était l’obsession de ma jeunesse et cela ne m’a toujours pas quitté. » Est-ce un sentiment que vous avez encore aujourd’hui ? Et que veut dire original aujourd’hui ?

Au final, je ne sais pas si cet adjectif est juste, l’originalité n’est pas un objet à rechercher au contraire, au contraire, j’aurais tendance à me méfier de l’originalité. Il me semble souvent qu’au contraire, on a réussi à avancer dans la perception du monde quand on mesure la vérité à partir de cliché ou cliché, quand tout le monde dit une chose sans y prêter attention et du coup on se rend compte de ce que c’est vraiment . Laissez-moi vous donner un exemple, pensez à l’expression « un silence de mort », et à ce moment où vous êtes les témoins d’un vrai silence de mort qui est une véritable expérience. L’expression n’est donc pas vraiment originale mais l’originalité, la singularité de l’expérience, c’est quelque chose que l’on peut traverser en écrivant.

En parlant d’originalité et de pensée latérale, comment se déroule votre processus créatif ?

Je sais que je fais partie de ces écrivains qui ont besoin d’avoir un sujet. Il y a des écrivains que j’admire beaucoup qui arrivent à écrire à partir de rien ou un peu, et pas forcément des gens qui tiennent un journal mais à partir de ce qu’ils ont lu la veille ou de leurs lectures en général, mais j’ai besoin, pour quelque chose de prendre forme. , pour se disputer, tout comme un chien a besoin d’un os pour s’étoffer. En même temps, cependant, un sujet peut être n’importe quoi, cela peut être, comme dans ce livre, essayer de dire que j’ai essayé d’une manière ou d’une autre de pratiquer le yoga à ma manière.

Et à partir de là, il faut s’occuper de bien d’autres choses…

Mais quand on tire un fil on trouve des choses, il faut pourtant ce fil pour tirer.

Il y a un terme français, un faux ami que j’ai toujours aimé, c’est « morbide », qui veut dire « morbide » mais en italien c’est proche du terme « soft ». En décrivant certains des personnages qu’elle raconte, dont vous-même dans Yoga, on pourrait penser davantage au sens originel, mais alors, en réalité, ce que nous lisons a plus à voir avec la tendresse…

Je n’y avais jamais pensé, je trouve que c’est une idée agréable et satisfaisante, mais c’est aussi un peu l’une des choses autour de laquelle tourne ce livre, à savoir qu’on peut toujours faire face à quelque chose en même temps que son contraire, comme s’il y avait une sorte de « dégradation » dans la façon dont quelque chose se transforme en son contraire. Je ne dis pas que la gentillesse est absolument le contraire de la « morbidité », au sens français du terme, qui a un sens négatif, morbide, mais qui de toute façon pourrait aussi avoir une certaine douceur à l’intérieur.

À quel point est-il important de divertir ? Le problème de l’accessibilité de ce qu’il écrit se pose-t-il jamais ?

Ah oui, pour moi c’est très important de m’adresser d’une certaine manière au lecteur, de créer un lien avec lui, comme s’il était quelqu’un avec qui on parle, avec qui échanger, j’ai l’impression qu’il doit être mis à l’aise. Je crois que ce n’est qu’à ce moment-là qu’il peut se divertir même vers des choses difficiles, douloureuses, compliquées, pas forcément agréables, bref, il faut s’assurer qu’il voyage en première classe. Pouvoir faire cela, le fait qu’il ait envie de passer d’une phrase à l’autre me procure un plaisir énorme, m’aide à maintenir ce lien, à veiller à son confort.

Vous avez dit qu’on peut tout dire sur soi, mais qu’il faut être prudent car parler de soi, c’est aussi parler des autres. Quelle est donc la limite infranchissable de la vérité en littérature ?

Cette chose est évidente, quand on écrit sur soi on peut écrire n’importe quoi, ou plutôt quand on dit « n’importe quoi » on veut dire qu’on décide quoi mettre, quoi dire, où s’arrêter, mais quand on écrit sur les autres il y a une possibilité de violence, c’est ce qui est indéniable. Quant à moi, la plupart du temps j’ai essayé de bien faire les choses, de rendre les gens heureux, même si pour ce dernier livre tout ne s’est pas bien passé, il s’est passé une chose triste et douloureuse. . Mon ex-femme n’a pas bien pris le Yoga, donc je n’ai pas parlé d’elle à sa demande, ce qui veut dire que je ne sais vraiment pas si elle voulait que je parle d’elle, ce que je n’ai pas fait, ou si elle l’a fait pas envie que je parle d’elle. , ben c’est compliqué, tout simplement parce que ce truc reflète une situation humaine et émotionnelle difficile, mais le résultat c’est que j’ai dû supprimer des choses qui étaient pourtant utiles pour comprendre l’histoire, et qui mènent à quelque chose étrange, mais j’en ai conscience. , cette chose fait partie de l’identité de ce livre.

De temps en temps je pense à qui se retrouve dans ses livres, ses ex-petites amies, sa mère… Avez-vous déjà vécu une expérience similaire à celle vécue par eux ?

Oui, j’ai eu une expérience similaire avec une femme que je connais, qui a parlé de moi dans son livre, mais malheureusement le livre n’a pas été publié : elle n’a pas dit de mal de moi, c’était ironique, plutôt rien de terrible, mais pour raisons liées à l’éditeur, il n’a jamais été publié. Néanmoins, j’ai eu une image de cette expérience.

Et comment était-ce?

Eh bien, cela m’a fait comprendre un peu mieux ce que les autres pouvaient ressentir lorsqu’ils se trouvaient dépeints dans un livre.

Dans quelques mois il y aura des élections en France, il y a beaucoup de discussions sur la droite, avec la montée de Zemmour. Qu’en penses-tu?

Le fait, et je suis désolé de le dire, c’est que je fais partie de ce groupe de personnes pour qui le pessimisme est si répandu que je ne suis nullement intéressé par les élections présidentielles. Je m’en fous d’Eric Zemmour, même s’il devenait président de la République, je pense que par rapport à l’ensemble de la catastrophe générale, ce serait, après tout, secondaire. Dans tous les cas, cela aggravera un peu les choses. Je m’en fous, j’ai 64 ans, je pense à mes enfants, et je pense que c’est fini à la fin, de toute façon.

Lors de son incarcération, Patrick Zaki a déclaré avoir trouvé du réconfort dans la littérature. Cette idée de la littérature comme réconfort me semble belle, surtout lorsqu’elle s’éloigne de la rhétorique et devient réalité. Qu’en penses-tu?

Je ne connais pas cette expérience en particulier mais je connais d’autres expériences similaires, comme un très bon journaliste français du nom de Jean-Paul Kauffmann qui à 20 ans a été otage du Hezbollah pendant quelques années et a eu, si je ne me trompe pas , un Evangile et un des deux tomes de Guerre et Paix, je pense le second, ce qui veut dire qu’il n’avait pas lu ce qui s’était passé avant et dit la même chose, qu’à la fin cet Evangile et ce tome de Guerre et Paix avaient devenir sa vie, sa nourriture et donc cela nous rappelle à quel point nous sommes distraits par rapport à cette chose, nous pensons que c’est quelque chose qui va de soi, mais il y a peu de choses mieux que cela, c’est la chose que le plus nous permet de vivre.

Y a-t-il un sujet que vous aimeriez aborder mais dont vous n’avez pas encore trouvé la clé ?

C’est un peu égocentrique, penser qu’il y a mille sujets, mais en ce qui concerne mon histoire individuelle, c’est l’enfance. Je n’ai jamais touché à mon enfance, j’en suis très loin et quand j’approcherai de ma vieillesse et de ma mort il se peut qu’à ce moment-là l’enfance se manifeste et ce sera un sujet important. De loin je ne saurais dire à quoi cela ressemblera, peut-être que maintenant cela semble anecdotique de s’intéresser à son enfance, mais peut-être qu’à un moment donné quelque chose de nécessaire, d’important apparaîtra et contiendra quelque chose que je n’imagine pas à tout.