Le dernier discours de fin d’année du Président de la République Sergio Mattarella : le texte intégral


Le président de la République, Sergio Mattarella, a prononcé ce soir son habituel discours de fin d’année, le dernier de ses sept ans. Voici le texte intégral.

Chers concitoyens, chers concitoyens,

J’ai toujours vécu ce traditionnel rendez-vous de fin d’année avec beaucoup d’implication et aussi avec un peu d’émotion.

Aujourd’hui, ces sentiments sont renforcés par le fait que, dans quelques jours, comme le prévoit la Constitution, mon rôle de président prendra fin.

Le souhait que je ressens vous adresser est donc plus intense car, à la nécessité de regarder ensemble avec confiance et espérance la nouvelle année, s’ajoute la nécessité d’exprimer mes remerciements à chacun d’entre vous pour avoir manifesté, à plusieurs reprises, la visage authentique de l’Italie : celui qui travaille dur, créatif et solidaire.

Ce furent sept années exigeantes, complexes, pleines d’émotions : les moments les plus heureux me viennent à l’esprit mais aussi les jours dramatiques, ceux où les difficultés et les souffrances semblaient prévaloir.

J’ai perçu à côté de moi l’aspiration répandue des Italiens à être une véritable communauté, avec un sens de la solidarité qui précède et accompagne les nombreuses différences d’idées et d’intérêts.

Ces jours-ci, j’ai retracé dans mes pensées ce que nous avons vécu ensemble ces deux dernières années : le temps de la pandémie qui a bouleversé le monde et nos vies.

Nous nous réunissons à nouveau autour des familles des nombreuses victimes : leur deuil a été et est le deuil de toute l’Italie.

Nous devons nous souvenir, en tant qu’héritage inestimable de l’humanité, de l’abnégation des médecins, des agents de santé, des bénévoles. De ceux qui ont travaillé pour combattre le virus. De ceux qui ont continué à exercer leurs fonctions malgré le danger.

Les mérites de ceux qui, faisant confiance à la science et aux institutions, ont adopté les précautions recommandées et ont choisi de se faire vacciner : presque tous les Italiens, que je tiens, une fois de plus, à remercier pour leur maturité et leur sens des responsabilités.

En ces heures où les contagions reviennent à l’inquiétude et les niveaux d’alerte augmentent en raison des variantes du virus – imprévisibles dans les configurations changeantes – il y a parfois un sentiment de frustration.

Nous ne devons pas nous décourager. Beaucoup a été fait.

Les vaccins ont été et sont un outil précieux, non pas parce qu’ils garantissent l’invulnérabilité mais parce qu’ils représentent la défense qui nous permet de réduire de manière décisive les dommages et les risques, pour soi et pour les autres.

Je me souviens du sentiment d’impuissance et de désespoir que nous avons respiré dans les premiers mois de la pandémie face aux scènes dramatiques des victimes du virus. Aux cercueils transportés par les véhicules militaires. A la longue, il fallait confiner tout le monde à la maison. Aux écoles, bureaux, commerces fermés. Aux hôpitaux qui s’effondrent.

Qu’aurions-nous donné, à l’époque, pour avoir le vaccin ?

La recherche et la science nous ont donné cette opportunité, bien plus tôt que nous n’aurions pu l’espérer. Le gaspiller est aussi une offense à ceux qui ne l’ont pas eu et à ceux qui ne peuvent pas l’avoir aujourd’hui.

Les vaccins ont sauvé des milliers de vies, ils ont considérablement réduit – je le répète – le danger de la maladie.

Pensez simplement à la façon dont nous avons passé les vacances de Noël l’année dernière et à la façon dont il était possible de le faire ces jours-ci, bien qu’avec prudence et limitations.

La pandémie a infligé des blessures profondes : sociales, économiques, morales. Elle a causé des désagréments aux jeunes, de la solitude aux personnes âgées, des souffrances aux personnes handicapées. La crise à l’échelle mondiale a causé la pauvreté, l’exclusion et des pertes d’emplois. Souvent, ceux qui étaient déjà défavorisés ont été contraints de subir d’autres revers graves.

Pourtant, nous nous sommes levés. Grâce au comportement responsable des Italiens – même si au milieu de difficultés persistantes qui nécessitent de maintenir des niveaux de sécurité adéquats – nous avons pris la route du redémarrage ; avec des politiques de soutien à ceux qui ont été touchés par le ralentissement de l’économie et de la société et grâce au cadre de confiance suscité par les nouveaux instruments européens.

Une réponse solidaire, à la hauteur de la gravité de la situation, que l’Europe a su apporter et à laquelle l’Italie a apporté une contribution décisive.

Nous avons aussi trouvé en nous les ressources pour réagir, pour reconstruire. Ce voyage a commencé. Ce sera encore long et non sans difficultés. Mais les conditions économiques du pays ont connu une reprise au-delà des attentes et des espoirs d’il y a un an. Une reprise qui s’est accompagnée d’un renouveau de la vie sociale.

Au fil des années, notre Italie a connu et subi d’autres souffrances graves. La menace du terrorisme islamiste international, qui a douloureusement fait de nombreuses victimes parmi nos compatriotes à l’étranger. Les graves catastrophes à responsabilité humaine, tremblements de terre, inondations. Les morts, militaires et civils, pour le devoir. Les nombreux décès au travail. Femmes victimes de violences.

Même dans les moments les plus sombres, je ne me suis jamais senti seul et j’ai essayé de transmettre un sentiment de confiance et de gratitude à ceux qui étaient en première ligne. Aux maires et à leurs collectivités. Aux présidents de Région, à ceux qui ont œuvré sans relâche dans les territoires, aux côtés des populations.

Le vrai visage d’une République unie et solidaire.

C’est le patriotisme qui s’exprime concrètement dans la vie de la République.

La Constitution confie au Chef de l’Etat la mission de représenter l’unité nationale.

Cette tâche – que j’ai essayé de mener avec engagement – a été facilitée par la conscience du lien, essentiel en démocratie, qui existe entre les institutions et la société ; et que notre Constitution dessine si précisément.

Ce lien doit être sans cesse renforcé par une action responsable, par la loyauté de ceux qui se retrouvent à exercer une fonction publique pro-tempore, à tous les niveaux. Mais il ne pouvait tenir sans le soutien des citoyens.

Les chroniques se concentrent souvent sur les points de tension et les fractures. Qui existent et ne doivent pas être cachés. Mais surtout dans les moments de grave difficulté nationale, l’attitude de notre peuple se dégage pour préserver la cohésion du pays, se sentir partie d’un même destin.

L’unité institutionnelle et l’unité morale sont les deux expressions de ce qui nous unit. De quoi est fondée la République.

Je crois que chaque Président de la République, au moment de son élection, ressent deux besoins fondamentaux : se dépouiller de toute appartenance antérieure et se charger exclusivement de l’intérêt général, du bien commun comme du bien de tous et de tous. . Et ensuite de sauvegarder le rôle, les pouvoirs et les prérogatives de l’institution qu’il reçoit de son prédécesseur et qui – les exerçant pleinement jusqu’au dernier jour de son mandat – doit passer intacts à son successeur.

Il ne m’appartient pas de dire si et dans quelle mesure il a réussi à remplir ce devoir. Ce que je veux vous dire, c’est que je me suis efforcé d’accomplir ma tâche dans le strict respect des dispositions constitutionnelles.

La Constitution est le fondement solide et vigoureux de l’unité nationale. Ses principes et valeurs sont, qui doivent être vécus par les acteurs politiques et sociaux et par tous les citoyens.

Et à cet égard, même à cette occasion, je me sens obligé d’exprimer ma gratitude pour la collaboration loyale avec les autres institutions de la République.

D’abord avec le Parlement, qui exprime la souveraineté populaire.

De la même manière, j’adresse une pensée reconnaissante aux Présidents du Conseil et aux Gouvernements qui se sont succédé ces dernières années.

La gouvernabilité que les institutions ont contribué à réaliser a permis au pays, notamment dans certains passages particulièrement difficiles et exigeants, d’éviter de dangereux sauts dans l’obscurité.

Nous nous trouvons dans des processus de changement qui s’accélèrent de plus en plus.

Naturellement, nous avons besoin du courage de regarder la réalité sans filtres de commodité. La saison pandémique en a ajouté de nouvelles aux anciennes inégalités. La dynamique spontanée des marchés produit parfois des déséquilibres voire des injustices qu’il faut aussi corriger pour parvenir à un développement économique plus important et meilleur. Une précarité encore trop répandue décourage les jeunes de se construire une famille et un avenir. La forte baisse des naissances est aujourd’hui l’un des aspects les plus préoccupants de notre société.

Les transitions écologiques et numériques sont des nécessités incontournables, et peuvent aussi devenir une opportunité d’améliorer notre modèle social.

L’Italie dispose des ressources nécessaires pour relever les défis des temps nouveaux.

En pensant à l’avenir de notre société, le regard de plusieurs jeunes que j’ai rencontrés au fil des années me vient à l’esprit. Des jeunes qui s’engagent dans le volontariat, des jeunes qui se démarquent dans leurs études, des jeunes qui aiment leur travail, des jeunes qui – comme il le faut – s’engagent dans la vie des institutions, des jeunes qui veulent apprendre et connaître, des jeunes qui émergent dans le sport, des jeunes qui ont souffert de conditions difficiles et remontent la pente en prenant une nouvelle route.

Les jeunes sont porteurs de leur originalité, de leur liberté. Ils sont différents de ceux qui les ont précédés. Et ils demandent que le témoin ne soit pas refusé entre leurs mains.

Aux nouvelles générations, je crois devoir dire : ne vous arrêtez pas, ne vous découragez pas, prenez votre avenir car ce n’est qu’ainsi que vous le donnerez à la société.

Je voudrais rappeler la lettre émouvante du professeur Pietro Carmina, victime de l’effondrement récent et dramatique de Ravanusa. Professeur de philosophie et d’histoire, retraité depuis deux ans, il écrit à ses étudiants : « Utilisez les mots que je vous ai appris pour vous défendre et pour défendre ceux qui n’ont pas ces mots. Ne soyez pas spectateurs mais protagonistes de l’histoire que vous vivez aujourd’hui. Entrez, salissez-vous les mains, mordez votre vie, ne vous adaptez pas, engagez-vous, ne renoncez jamais à poursuivre vos objectifs, même les plus ambitieux, mettez ceux qui n’y arrivent pas sur vos épaules. Vous n’êtes pas le futur, vous êtes le présent. S’il vous plait : ne soyez jamais indifférent, n’ayez pas peur de prendre des risques pour ne pas commettre d’erreurs… ».

Je rends mien – avec respect – ces paroles d’exhortation si efficaces, qui montrent aussi le dévouement de nos enseignants à leur tâche éducative.

Je souhaite adresser un vœu affectueux et des remerciements sincères au Pape François pour la force de son enseignement et pour l’amour qu’il exprime pour l’Italie et l’Europe, soulignant combien ce continent peut jouer un rôle important dans la paix, l’équilibre, la défense des droits de l’homme dans le monde en mutation.

Chers concitoyens, nous sommes prêts à accueillir la nouvelle année, et c’est un moment d’espoir. Nous regardons devant nous, sachant que le sort de l’Italie dépend aussi de chacun de nous.

Tant de fois, nous avons parlé d’une nouvelle saison de fonctions. À maintes reprises, surtout ces derniers temps, nous avons souligné que les difficultés ne peuvent être surmontées que si chacun s’engage à faire pleinement sa part.

Si je regarde le chemin que nous avons fait ensemble au cours de ces sept années, j’ai confiance.

L’Italie va grandir. Et il le fera au fur et à mesure qu’il prendra conscience du destin commun de notre peuple et des peuples d’Europe.

Bonne année à tous!

Et à notre Italie !